Et si après… on gardait tout ?

Ce texte de Chantal Sutter vient de gagner le prix de "la nouvelle" de Ouest-France.

                       Printemps 2020.
               Et si après… on gardait tout ?

Et si, après, on gardait les rues fraîches illuminées par le seul chant des oiseaux ?

Si on gardait l’eau redevenue claire des canaux de Venise sans leurs monstres marins, le bruissement retrouvé des branchages du peuplier, le dialogue intime des bourdons rendu à nos oreilles, le chant audacieux des pigeons bravant la Scala.

Si on gardait le ressac contre les digues dans le silence du crépuscule, le ruban enfin gris et lisse des voies sur berges lovées contre la Seine, l’odeur âcre du varech libérée de celle du monoï, la poésie des échangeurs d’autoroutes entrelacés autour de Shanghai endormie tels les ganses d’un cadeau…

Et si on gardait le temps retrouvé, le temps de ranger, de regarder, d’écouter mais aussi d’entendre, de réfléchir avant de faire, de faire avant de renoncer, de renoncer à vouloir tout rendre définitif. Le temps de lire le journal en entier. Le temps de laisser se forger les opinions, s’imposer les évidences, le temps de convaincre sans jamais obliger. De ne pas tout comprendre, ni tout expliquer.

Si on gardait la paresse riche en enseignements, les lectures insignifiantes, les tâches qu’on remet au lendemain sans pour autant s’admonester, les gestes qui ne servent à rien, mais qui jamais ne blessent, ceux que l’on répète à l’envi, pour la beauté… du geste.

Si, faute d’embrassades à nos proches, on gardait le signe de tête en guise de bonjour à l’inconnu qu’on croise, sans que cela n’insinue la suspicion dans son regard.

Si on gardait le coup de fil sans raison, la part de gâteau posée devant la porte, les livres offerts à l’échange sur le bord du muret, le concert improvisé dans la cour de l’immeuble, pour dire : j’ai fait ça pour vous, je suis content… je pense à vous.

Si on gardait les enfants qui découvrent l’ennui et trouveront toujours les ressources pour en sortir, les parents qui eux, découvrent tardivement qu’ils ont créé une famille et que les théories de l’enfant-roi ne sont valables qu’à temps très partiel… et qui vont à leur tour réapprendre le bonheur de vivre de vrais moments de transmission partagés avec eux.

Si on gardait nos voitures en hibernation et le goût de marcher, et marcher encore, de sentir nos pieds épouser la terre et nous guider vers nos destinations, plus proches, certes, mais plus pleines de sens, et sources de rencontres plus ancrées dans nos vies. Si on gardait nos grands oiseaux de métal au sol, juste pour voir s’il n’y aurait pas quelque chose à faire de nos vacances sans eux.

Si on gardait la préférence à la solide bâtisse dans ses mûriers dominant le pré, plutôt

qu’à l’hôtel de chaîne rutilant à déco tendance près de l’hyper centre et des boutiques…

Si on gardait notre intérêt pour ceux qui nous vendent, autant que pour ce qu’ils nous vendent, pour ceux qui ont un nom de gars plutôt qu’un nom de Gafa, pour ceux qui ne font pas fructifier l’esclavage moderne à coups de gros cubes sur le dos de vélos-bolides, pour nous livrer un repas que nous aurions pu faire nous-mêmes…

Si on gardait un soupçon de frustration, pour n’en extraire que la clairvoyance de nos futurs choix, débarrassés du poids des habitudes et de la possession, et, tels les colibris modernes, contribuer à faire aller le monde ailleurs que de travers… car comme le disait un mec en salopette, « quand on pense qu’il suffirait qu’on l’achète plus pour que ça se vende pas » !

Si on gardait tout ça, ça vaudrait vraiment la peine d’être parvenus à se passer de tout le reste, dans notre réclusion si longue et si courte à la fois à l’échelle d’une vie, sans finalement tellement souffrir…

Quand on y pense ?

Chantal Sutter  18/04/2020

Partager cet article

Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :